Marc Bichler a remporté le prestigieux titre de Meilleur Ouvrier de France dans la catégorie carrelage. L'heureux lauréat revient avec nous sur cette expérience unique et convoitée qui métamorphose une vie professionnelle.
Chez les Bichler, on est MOF de père... en fils ! Et le tour de main, lui, se transmet depuis trois générations puisque le grand-père de ce carreleur de 37 ans était lui-même du métier. Une passion commune qui a incité cet artisan originaire de Moselle à se présenter lui aussi au concours. « Je baigne dans cet univers depuis toujours, exprimet-il aujourd'hui. Après un BAC STI en génie civil, j'ai passé un brevet en carrelage avant de rejoindre la même entreprise que mon père. Je pratique depuis 17 ans. » Son père ayant déjà lui-même remporté le titre en 2012, il a l'habitude des chantiers haut de gamme et exigeants. Grands hôtels, piscines et résidences luxueuses lui sont familiers. « Cela dit, les chantiers standards sont aussi notre lot quotidien, surtout dans ma région, nuance le MOF. Ces chantiers spécifiques restent ponctuels. » Ce qui n'enlève en rien l'exigence à laquelle sont habitués les détenteurs du titre. « Si décrocher le col tricolore se révèle compliqué, le conserver s'avère encore plus exigeant, souligne-t-il. Notre clientèle nous juge d'autant plus sévèrement qu'elle sait qu'on détient le titre. Une attitude qui impose aux MOF une rigueur de chaque instant. On est constamment surveillés. » Un degré d'exigence qui pousse cet artisan, habitué à évoluer dans ce contexte, à mettre sa patte personnelle sur chaque chantier, aussi modeste soit-il. « Nous maîtrisons des tours de main que d'autres ne possèdent pas. Autant s'en servir pour peaufiner les chantiers et faire de chacun une oeuvre unique. »
Un investissement important
Briguer ce concours représente un investissement total de la part des candidats. Donner de son temps personnel et faire de nombreux sacrifices s'impose aux aspirants. « Il ne faut pas non plus négliger l'investissement financier que cette participation implique. Pour ma part, j'ai dû me procurer des machines bien spécifiques à hauteur de 5 000 euros. J'ai notamment fait l'acquisition d'une machine équipée de fils diamantaires pour tailler les arrondis. Elle permet de couper parfaitement toutes les formes imaginables ! J'ai aussi investi dans une machine pour poncer et polir la céramique d'une extrême précision : elle est d'ailleurs aussi utilisée dans le domaine de la cristallerie. » Prendre ces dispositions sonne comme un impératif dans la mesure où aucune imperfection, même pas un tout petit éclat, n'est tolé- rée par le jury. « Nous devions aussi réaliser un plan en 3D. J'ai donc mis à jour mes compétences sur ce point », ajoute le carreleur.
Une motivation certaine
Monuments historiques, demeures de luxe, demandes spécifiques... Les MOF sont sollicités pour des attentes très particulières. « Ça peut être de créer des initiales dans le carrelage d'une entrée ou d'utiliser des techniques anciennes comme sceller au mortier ou poser à la chaux des pierres, du granit ou du marbre. Notre métier s'est beaucoup subdivisé. Désormais, peu de carreleurs détiennent encore ces savoir-faire ancestraux. De vieux bâtiments tels que les églises nécessitent donc notre connaissance en la matière. » « Beaucoup me jugeaient parce que mon père était MOF. Ils doutaient de mes capacités personnelles. Cette mauvaise posture m'a, d'une certaine manière, poussé à me présenter au concours. Mais j'ai toujours eu cette envie dans un coin de ma tête, depuis mon plus jeune âge. Mon père m'a transmis le virus comme on dit ! » L'artisan s'est donc présenté une première fois en 2018 où il a loupé le titre de très peu. « Cela s'est joué à rien, et notamment sur des choix de couleurs, se souvient le candidat. Mais cette première participation m'a montré que j'avais largement les capacités techniques pour l'emporter. J'ai donc retenté ma chance une seconde fois. Et j'ai réussi ! », explique celui qui n'a pas hésité à investir totalement son temps personnel pour y arriver.
Une épreuve de longue haleine
Le candidat s'est présenté de nouveau à la cession de 2020, mais celle-ci a pris du retard en raison de la crise sanitaire. C'est donc en décembre 2022 qu'il retente l'aventure. Pour s'y présenter, aucune limite d'âge sinon avoir 18 ans révolus. Il faut aussi détenir au moins un CAP dans le domaine du carrelage. « Une fois cette inscription effectuée, les prétendants passent une première épreuve de sélection qui se déroule dans un CFA sur une durée de 8 heures. Onze d'entre nous ont alors été présélectionnés à l'issue d'une journée exigeante. » S'en est suivie une deuxième épreuve très éprouvante : « Nous disposions de quatre mois pour exécuter un vase d'une contenance de 6 litres. » Un sujet d'une complexité technique incroyable puisque l'ouvrage devait tenir, sans support de collage, à la seule force des joints et du montage des carreaux. Il devait par ailleurs rester étanche pendant une durée totale de quatre heures. « Un niveau technique qui nous a valu une implication colossale sur notre temps libre, les week-ends, les vacances et le soir », témoigne notre interlocuteur. À l'issue de ces quatre mois, les onze candidats devaient présenter leur oeuvre finale au jury avant d'entamer l'épreuve ultime de la compétition, organisée sur huit jours.
Une finale corsée
À cette occasion, les candidats étaient invités à réaliser le socle destiné à accueillir leur première oeuvre délicatement exécutée. « Sa forme se devait d'être hexagonale et d'intégrer des motifs en corrélation avec ceux du vase. Nous avions connaissance d'une partie du sujet avant l'épreuve mais nous n'avions aucune cote et aucune indication sur les matériaux et le cahier des charges à respecter. Celui-ci imposait un certain nombre de choses comme une épaisseur de joints de 1,5 millimètre sur l'ensemble de l'ouvrage. Ou encore d'utiliser des panneaux à carreler pour réaliser le support du socle. Certaines techniques, comme le ponçage, devaient aussi être exécutées. Nous devions également utiliser impérativement du grès cérame. C'est un matériau très dur à travailler. » Outre les particularités techniques, les artisans devaient soigner l'aspect esthétique de leur ouvrage. Le choix des couleurs de carreaux et leurs finitions, eux, étaient laissés à la libre appréciation des candidats. Marc a pour sa part choisi une finition brillante et polie couplée d'un choix audacieux puisqu'il a préféré des joints pailletés. « Beaucoup étaient sceptiques, s'amuse-t-il. Et il est vrai que ce pari était quitte ou double ! Mais il a payé... Les paillettes soulignaient merveilleusement bien le brillant de la céramique. »
Une implication intense
Si les critères sont poussés à l'extrême, les candidats sont seuls pour préparer comme ils le souhaitent le prestigieux concours. Libre à chacun de se faire épauler par son entourage professionnel, voire par des coachs spécialisés. « Chaque geste compte. Chaque geste est jugé. Un seul écart, aussi infime soit-il, peut coûter la victoire ! Prétendre au titre ne s'improvise pas, raconte le vainqueur de la dernière édition. Ce concours de longue haleine nous pousse au maximum de nos capacités. Pendant six mois, on vit MOF, s'amuse-t-il aujourd'hui. Pour ma part, je me suis entraîné physiquement les semaines précédentes en faisant beaucoup de sport. Je me suis aussi préparé mentalement. Les métiers de bouche se déroulent sur deux jours, contrairement à nous, professions aux ouvrages volumineux comme les maçons et les carreleurs, qui concourront sur six mois. » De l'aveu du candidat, il est particulièrement compliqué de rester concentré sur une période aussi longue. « D'autant que les difficultés varient selon les éditions, ajoute-t-il. Certaines nécessitaient 1 600 heures de travail. La nôtre totalisait un travail de 600 heures. Autant de temps à intégrer dans son planning personnel... J'ai la chance de connaître d'autres MOF dans d'autres métiers qui m'ont donné leurs conseils pour arriver fin prêt à l'épreuve finale. Le moindre décalage est éliminatoire. Le jury vise la perfection. Répondre à autant d'exigences ne s'improvise pas, livre le vainqueur. Il faut être organisé. Connaître ses gestes sur le bout des doigts. Pour ma part, je me suis enfermé dans ma bulle. Je savais parfaitement quoi faire et à quel moment. Même si, bien sûr, j'ai aussi connu quelques moments d'hésitation. Ce qui fait la différence, c'est le mental et l'expérience ! Même si j'étais loin d'être le plus âgé, grandir aux côtés d'un MOF m'a considérablement appris. Et mon expérience ne se compte pas en nombre d'années professionnelles ! »
Une expérience unique
Le titre de MOF n'est décerné qu'en France et contribue au rayonnement mondial du savoir-faire hexagonal dans de nombreux domaines. Si pour le nouveau vainqueur de la catégorie carrelage il est encore trop tôt pour en constater les retombées, celui-ci confie d'emblée avoir vécu une expérience des plus enrichissantes. « J'ai déjà quelques propositions de chantier concrètes. Mais porter le col est avant tout une très grande fierté pour moi ! Détenir ce titre engage aussi vis-à-vis de la profession ; il nous incombe ensuite de transmettre ce prestigieux savoir-faire. Ça me paraît le minimum, estime celui qui se verrait bien vouer une partie de son temps professionnel à la formation. J'aimerais dire aux jeunes que ce métier n'est pas une voie de garage ! Qu'on peut en faire un métier d'excellence et d'avenir. Notre savoir-faire apporte la touche finale dans un intérieur. On peut donc en être fier ! » Les 140 MOF de l'édition 2023 seront prochainement reçus à la Sorbonne avant une remise de diplôme officielle en présence du président de la République au printemps prochain. La prochaine édition marquera les 100 ans du concours, une édition centenaire très prometteuse pour laquelle le vainqueur 2023 encourage à participer.